Chaque 1er janvier, Haïti se souvient. Elle se recueille. Elle invoque Dessalines, les héros de l’indépendance, la rupture radicale avec l’esclavage et l’ordre colonial. Mais chaque 1er janvier aussi, une question s’impose avec plus d’insistance : que reste-t-il réellement de cette indépendance que l’on célèbre solennellement, pendant que la Nation vacille ?
À la Villa d’Accueil, le Chef du Gouvernement, entouré des membres du Conseil Présidentiel de Transition, a prononcé un discours empreint de symboles, d’appels à l’unité et de références à l’héritage de 1804. Les mots sont forts, la mise en scène maîtrisée, la symbolique irréprochable. Pourtant, le décalage avec la réalité quotidienne des Haïtiens est brutal.
Car pendant que l’on parle de souveraineté, des territoires entiers échappent toujours au contrôle de l’État. Pendant que l’on invoque la dignité humaine, des milliers de citoyens vivent déplacés, sans protection, sans justice, sans perspective. Pendant que l’on promet des élections crédibles en 2026, les conditions minimales de sécurité et de confiance institutionnelle sont loin d’être réunies.
L’indépendance haïtienne n’était pas un simple événement cérémoniel. Elle était un acte de rupture, un projet politique radical, une affirmation concrète de la souveraineté populaire. Or, aujourd’hui, cette souveraineté apparaît fragilisée, négociée, parfois même suspendue à des agendas extérieurs, sécuritaires ou diplomatiques.
Les appels répétés à l’unité nationale, s’ils sont nécessaires, deviennent insuffisants lorsqu’ils ne s’accompagnent pas d’actes structurants. L’unité ne se décrète pas depuis les tribunes officielles : elle se construit par la justice, la sécurité, la transparence et la responsabilité politique. Sans résultats tangibles, l’invocation de 1804 risque de se transformer en rituel vide, déconnecté des aspirations populaires.
Le peuple haïtien ne demande pas des discours supplémentaires. Il demande un État présent, protecteur et cohérent. Il demande que la mémoire des ancêtres ne serve pas de décor à l’inaction ou à la gestion provisoire permanente. Il demande que l’indépendance cesse d’être un slogan annuel et redevienne un projet collectif vivant.
Commémorer le 1er janvier, c’est accepter une exigence : être à la hauteur de 1804. Tant que la sécurité restera un privilège, la justice une promesse et la souveraineté un concept fragile, l’indépendance d’Haïti demeurera célébrée… mais inachevée.

