L’inauguration de la route Hinche–Saint-Raphaël et du contournement de Hinche, présentée par les autorités de la transition comme un « signal fort de stabilité, de coopération internationale et de développement durable », appelle pourtant à une lecture plus lucide, voire critique, du contexte réel dans lequel s’inscrit cet événement.
Certes, la réhabilitation de 43,27 kilomètres de la Route Nationale n°3, financée à hauteur de plus de 58 millions d’euros par l’Union européenne et l’Agence Française de Développement, constitue une infrastructure importante pour la connectivité entre le Plateau Central et le Nord du pays. Mais au-delà des chiffres, des discours officiels et de la présence massive de dignitaires nationaux et internationaux, une question centrale demeure : à qui profite réellement cette inauguration, et dans quel état se trouve le pays qu’elle prétend servir ?
Alors que l’État haïtien peine encore à assurer la sécurité des citoyens, l’accès aux soins de base, la continuité scolaire et la libre circulation sur de nombreuses routes nationales contrôlées par des groupes armés, cette cérémonie grandiose ressemble davantage à une opération de communication politique qu’à une réponse structurelle aux urgences du moment. La stabilité évoquée reste largement théorique pour une majorité de la population, confrontée quotidiennement à l’insécurité, à l’inflation galopante et à l’effondrement des services publics.

Par ailleurs, le fait que ce projet soit entièrement porté et financé par des partenaires internationaux met une nouvelle fois en lumière la dépendance chronique de l’État haïtien vis-à-vis de l’aide extérieure. Si la coopération internationale est indispensable, elle ne peut éternellement se substituer à une vision nationale cohérente, à une planification rigoureuse et à une capacité réelle de gouvernance. L’absence de transparence sur l’entretien futur de cette route, sur son impact économique concret et sur les mécanismes de contrôle nourrit également le scepticisme.
Présentée comme un symbole de cohésion nationale et de continuité de l’action publique, cette inauguration contraste fortement avec la fragmentation institutionnelle actuelle, les désaccords politiques persistants et l’absence d’un calendrier clair pour le retour à l’ordre constitutionnel. Dans ce contexte, parler de « signal fort » relève davantage du langage diplomatique que d’un constat fondé sur la réalité du terrain.
En définitive, si la route Hinche–Saint-Raphaël est un acquis matériel indéniable, elle ne saurait masquer l’urgence d’actions plus profondes et plus courageuses. Haïti n’a pas seulement besoin de routes inaugurées, mais d’un État fonctionnel, responsable et au service de ses citoyens. Sans cela, même les infrastructures les plus modernes risquent de devenir des symboles creux, perdus dans un paysage national en quête de repères, de sécurité et de justice sociale.